L’avocat Maurice Bauchond (1877-1941) qui fonda en 1926 le CAHV a laissé d’importants « Souvenirs » de l’occupation allemande de 1914-1918 qu’il rédigea jour après jour, avant d’opter pendant l’été 1917 pour une rédaction par séquences d’une semaine à quinze jours. Ce journal que M. Guignet édite, présente et annote (plus de sept cents notes ont été composées) est au vrai d’une foisonnante richesse. On découvre certes dûment commenté par le diariste le long et lugubre cortège des réquisitions, des prélèvements et des rafles imposés par l’armée allemande. On y découvre des évocations émouvantes de tous les événements d’une vie quotidienne bouleversée par le tragique de la guerre. Il décrit sans complaisance mais avec empathie le désarroi de Valenciennois vivant au son du canon, des aéroplanes et à partir de 1917 des sirènes et des bombardements. Ce catholique fervent qui ne manque aucun office, même s’il se dit déconcerté par le caractère doloriste et culpabilisant de maintes prédications, révèle, ce que l’on souligne rarement, une ville continuant à vivre au rythme des dévotions traditionnelles (messes fréquentes, tour du Saint-Cordon, rosaire, conférences de Carême, fête de Jeanne d’Arc...). Devenu avant la guerre, en sus de ses activités au tribunal, administrateur de la Caisse d’Epargne et conservateur adjoint du Musée, il fournit des précisions de première main sur un musée des Beaux-Arts devenu le refuge de collections publiques et privées réunies par l’occupant à l’arrière du front en 1917-1918.

Ce journal est parfois dérangeant en ce sens qu’il n’est pas en adéquation avec certaines des idées reçues véhiculées par l’historiographie. Il est incontestable que la pénurie frappant les denrées de première nécessité se fit de plus en plus rigoureuse surtout à partir de 1916, mais les étalages des magasins de luxe furent rutilants tout au long du conflit et ne désemplirent pas. M. Bauchond qui se veut un « vrai patriote », l’amoureux d’une France républicaine aux valeurs chevaleresques se tient à l’écart des emballements nationalistes de maints de ses contemporains. Ayant une vision multilatérale de la guerre, il a très tôt conscience de la mort de masse et d’une situation militaire bloquée : « Quand finira-t-on de se tuer ? C’est honteux , honteux, honteux » (22 avril 1916); « On est à bout, à bout, à bout, fatigué moralement et physiquement »(27 mars 1917). Proche du Sillon de Marc Sangnier, comme de l’abbé Lemire, le diariste adhère à un pacifisme d’essence évangélique, soutient les efforts de paix de Benoît XV si incompris en France comme en Allemagne. Il réclame « la paix, la seule paix chrétiennement possible, le pardon et la fin de la haine ». Il en arrive même en 1917-1918 à comprendre sinon à approuver les soldats russes refusant de continuer à participer au « carnage » (un mot qui revient sans cesse sous sa plume). Il reprend espoir quand des bruits de troubles et de grèves ouvrières dans une Allemagne affamée par le blocus parviennent en 1918 jusqu’à Valenciennes. Les peuples vont-ils imposer la paix à leurs gouvernants ?.

Bref M. Bauchond présente un témoignage qui sort des sentiers battus. En lisant ces mémoires, on s’imprègne de l’horizon mental d’un homme d’une haute culture et pétri d’humanisme. Le diariste qui est un homme de son temps formé à la Belle Epoque a certes ses partis pris, mais en homme de bien, il rend compte avec probité de ce qu’il a vu et entendu dans une ville qui ne connut l’horreur des combats que dans les dernières semaines du conflit.

Publiée: 2018-03-24

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